La langue sur un plateau, la chronique de Françoise Gomez - "NOVECENTO" : l’homme-siècle et la métonymie

  • La langue sur un plateau

07-01-2019 par Françoise Gomez

(Rediffusion - Article paru initialement en septembre 2018, suite à la sortie du spectacle au Rond-Point)

Préambule - La chronique «La langue sur un plateau» propose l’exploration synthétique, grâce au spectacle vivant, d’une notion-clé du fonctionnement de la langue. Inspiré par l’actualité artistique, chaque article fournit quelques références à sa suite afin d’approfondir la réflexion pédagogique. Il y a aussi quelques devinettes ludiques et dramaturgiques, permettant d’aborder à la fois le spectacle et la notion.

L’univers se peuple de faux amis dès qu’on cherche à l’attraper par les mots. C’est sa manière à lui de se venger du langage. Prenez les intervalles : nous avons tous un jour été cet écolier stupéfait à qui on enseigne que toutes les années en «19..» font partie du 20e siècle, et ainsi de suite… ― C’est l’évidence, nous apprit-on. Depuis cette révélation nous nous le sommes, en effet, tenu pour dit. Les surprises que nous réservent les titres ne sont pas en reste.

Novecento ou l’homme-siècle
Le grand André Dussollier reprend cet automne, au Rond-Point puis au Théâtre Montparnasse, un spectacle musical dont il est à la fois l’adaptateur littéraire, le metteur en scène, et l’interprète moliérisé : Novecento. Qu’est-ce que «Novecento»? Un siècle ? Un navire, si l’on en croit l’affiche ? Un homme, en réalité : pianiste autodidacte et génial, de son nom complet : «Dany Bullman D.D. Lemon Novecento». La naissance d’un tel nom est une scansion importante du récit biographique qu’entreprend l’unique ami de l’artiste, trompettiste de son état, ce qui nous vaut le plaisir de découvrir Dussollier jouant avec brio de la trompette. Ensemble, ils se produiront six ans dans l’orchestre du Virginia, paquebot transatlantique auquel Novecento appartient littéralement. Nourrisson trouvé sur le piano du navire un jour de 1900, adopté d’abord par un soutier, puis toléré et engagé par le commandant en vertu de son don musical prodigieux, Novecento porte le nom du siècle qui l’a vu naître. Il est ainsi l’incarnation de ce que la rhétorique nomme une métonymie : «figure par laquelle un mot désignant une réalité A se substitue au mot désignant une réalité B, en raison d’un rapport de voisinage, de coexistence, d’interdépendance qui unit A et B…», selon Henri Morier (réf. ci-dessous). «Verse-moi une coupe de champagne» est, comme on sait, une double métonymie : on ne verse pas le contenant (la coupe) mais son contenu (le vin pétillant), et le champagne porte le nom de la région qui le produit. L’exemple montre par sa banalité que la métonymie (comme sa jumelle la métaphore) opère un déplacement plus important et plus large qu’un simple trope de catalogue, à ranger sagement entre «Métaphore» et «Oxymore».

Novecento offre l’occasion d’explorer les ressorts anthropologiques de cette figure, que Roman Jakobson a le premier soulignés dans ses Essais de linguistique générale. Les chercheurs contemporains en rhétorique, comme le groupe m, de Liège, ne s’y sont pas davantage trompés, qui placent le processus métonymique, comme le processus métaphorique, au tout premier rang des figures de pensée.

Pour un jeune public, on peut résumer la figure en disant que souvent, la langue désigne une chose ou une personne par le nom de ce qui se trouve à côté d’elle, ou autour. Ce qui n’est pas sans conséquences…

Une structure anthropologique fondamentale
Il n’est pas difficile, à partir du beau spectacle d’André Dussollier, de repérer qu’à chaque apparition de «Novecento», personnage et nom, c’est un monde qui surgit, d’autant plus nettement que c’est un monde clos. Novecento a vingt-sept ans quand il se lie d’amitié avec le trompettiste narrateur : nous sommes donc en 1927, année de naissance, comme par hasard, du cinéma parlant. La scène mémorable qui noue leur amitié, fantastique et drôle, les expédie en fond de cale réunis par une sanction commune, ce qui leur donne tout le temps de se découvrir et de sceller définitivement leur complicité.

Homme né avec le siècle, Novecento devient un homme-siècle par la médiation du navire auquel son destin est lié. Des nefs achéennes à Titanic en passant par Moby Dick, le navire a en effet, depuis les premiers temps immémoriaux de la navigation, une disposition essentielle à se faire microcosme, ceci en proportion de sa grosseur et de l’hétérogénéité sociale de ses passagers. Le paquebot transatlantique en illustre le type historique achevé : trait d’union entre ancien et nouveau monde, riche de l’histoire singulière des voyageurs et des émigrants qui l’habitent, stratifié en couches sociales étanches (tant que l’eau ne s’y met pas), il offre de surcroît la ressource dramatique d’une unité de lieu et de temps pré-construite. C’est un chronotope provisoirement suspendu, qui pour cette raison permet de mieux concentrer les déterminismes culturels, et d’exacerber les passions passagères. Comme tout espace potentiellement travaillé par l’amplification mythique, le grand navire est ambivalent : poreux à l’histoire et aux sociétés, sensible à leurs changements, il n’en a pas moins détaché et séparé des remous du continent, aussi protecteur, de ce fait, qu’une immense matrice dont la psychanalyse a vite fait un motif utérin.

Le dynamisme métonymique place donc Novecento triplement en situation d’«être siècle» : son personnage incarne une forme de modernité musicale, où le jazz joue un rôle décisif ; la narration théâtrale fait de lui le point focal par lequel se raconte la vie du navire ; le lieu clos où se passe l’action racontée l’assigne à une représentativité datée. Par un pacte natif d’appartenance, Novecento scelle à la fois sa toute-puissance locale et sa limite. Sismographe musical de l’entre-deux guerres, il est aussi, irrémédiablement, «1900», si l’on concentre sous ce millésime une société qui tient à distance la menace de guerre. Dès lors, cet homme qui n’a d’état civil nulle part prend le risque de re-naître, s’il met le pied sur le continent… C’est l’un des enjeux essentiels de cette vie et du récit dramatique qui nous en est conté.

Acteur-orchestre pour homme-siècle
Par une autre métonymie, dramaturgique celle-là, l’histoire de cet homme-siècle et de son empire littéralement borné, nous est contée par un homme-orchestre. Par une «sorcellerie évocatoire» propre à faire voguer les imaginations, l’acteur-récitant Dussollier tire du néant de l’histoire une pléiade de personnages dont il provoque le surgissement à vue : de l’ami récitant qu’on imagine vieillir peu à peu, en miroir avec Nocevento lui-même, au personnel du navire, animateur de soirées, capitaine, soutiers, passagers, rivaux de Novecento défilent au gré du démiurge, qui les appelle un moment à la lumière avant de les escamoter.


Il est donc aisé, au fil de ces incarnations fugitives, de remarquer comment la virtuosité narrative se fait en quelque sorte la jumelle théâtrale de la virtuosité musicale : autre forme de glissement métonymique, cette fois-ci plus par contagion que par contiguïté. Entre l’acteur-orchestre et l’homme-siècle, la fraternité se donne à voir sous le double signe spectaculaire de l’entertainment et de la nostalgie.

L’oeil de l’équipe

Voici à présent deux rendez-vous ludiques permettant de prendre la double piste croisée du glissement métonymique, propice à toutes les concentrations symboliques, et du spectacle.
La phrase-clé : A quel moment et dans quelle situation entend-on Novecento dire : « La terre est un piano trop grand pour moi » ? On peut décrire l’architecture de la pièce à partir de ce point focal.
La devinette : Quelle est l’allusion musicale, air interprété par Novecento, qui établit discrètement un raccord entre son histoire et les débuts du cinéma parlant ?
(Solution de la devinette : Dans la prochaine livraison de «La langue sur un plateau» !)

SOURCES ET PROLONGEMENTS (une sélection restreinte) :
Ouvrages théoriques de référence
:
Jakobson, Essais de linguistique générale (Preliminaries to speech analysis), traduit de l'anglais et préfacé par Nicolas Ruwet, Paris, Ed. de Minuit, coll. «Arguments», 1969.
Groupe μ, Rhétorique générale, Paris, Larousse 1970, rééd. avec postface Seuil, 1982. Voir notamment chap. IV : «Les métasémèmes».
Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, PUF, 5e éd. revue et augmentée, 1998.

Œuvres littéraires et cinématographiques :
Novecento : pianiste, monologue, d’Alessandro Baricco. 1994, trad. française, Paris, Gallimard, coll. Folio.
Novecento, film de Bernardo Bertolucci, fresque «séculaire», 1976.
La Légende du pianiste sur l’océan, d’après Baricco, film de Giuseppe Tornatore sorti en 1998, avec Tim Roth dans le rôle de Novecento.
Emission de radio téléchargeables : France-Culture, «Concordance des temps» de Jean-Noël Jeanneney, samedi 2 septembre 2017, sur la Belle Époque.                                                                                                                                             ***

Crédit Photo Chrisitan Ganet (1) / Novecento J.Stey (3)

Novecento, adaptation française du roman d’Alessandro Baricco par André Dussollier (avec Gérald Sibleyras et Stéphane De Groodt).
Mise en scène André Dussollier (avec Pierre-François Libosch)
Interprétation André Dussollier
Elio Di Tanna (piano)
Sylvain Gontard en alt. avec Gilles Relisieux (trompette)
Michel Bocchi (batterie et percussions)
Olivier Andrès (contrebasse)
Direction musicale Christophe Cravero

Création  Théâtre du Rond-Point, 2014.
Molière du meilleur comédien 2015. Reprise en 2016.

Fiche technique complète et entretien de Jean-Daniel Magnin avec Alessandro Barrico sur le site du Rond-Point, page «Vents contraires»
Reprise au Théâtre de la porte St-Martin du 9 janvier au 31 mars 2019. 

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