"La Cerisaie", d’Anton Tchekhov, par Nicolas Lieutard et Magalie Nadaud, au Théâtre de La Tempête

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23-01-2019 par Patricia Chabot

Nicolas Lieutard et Magalie Nadaud mettent en scène une des pièces les plus connues du répertoire classique : "La Cerisaie", d'Anton Tchekhov. De la traduction originale à sa mise en scène, le spectateur redécouvre cette pièce ; en ce moment au Théâtre de la Tempête, jusqu'au 2 février. 

La Cerisaie, c’est un lieu, un domaine, que Lioubov Andreevna a quitté après la mort accidentelle de son fils. Le propos de la pièce de Tchekhov se situe au moment de son retour, cinq ans plus tard.

La famille est ruinée et le 22 août (1903), la propriété sera vendue aux enchères. C’est Lopakhine, le fils de moujik, le nouveau riche qui la rachètera pour y construire des bungalows destinés aux touristes. "Dites-moi que je suis ivre, que je suis fou, que c'est moi qui me figure tout ça... (…) J'ai acheté le domaine où mon père et mon grand-père étaient esclaves, où ils n'avaient même pas le droit d'entrer à la cuisine. Je dors, ou c'est juste un mirage..."

Pièce testamentaire de l’auteur, elle met en scène le renversement d’un monde, sans affect, sans pathos. Ce sont les comédiens qui seront chargés de faire rire ou d’émouvoir. Ce que font avec conviction les comédiens de Nicolas Liautard au Théâtre de la Tempête.

On pourra apprécier une traduction originale, assez libre et actuelle, légèrement anachronique, tout comme les intermèdes musicaux, « punchy », contribuant sans doute à la déréliction générale. Il y a Gaiev, le frère de Lioubov, jouant fort bien l’éternel enfant, et Firs, le fidèle valet jamais affranchi. Thierry Bosc l’incarne à merveille. Le jeu des acteurs en scène, au milieu de sauterelles, évoque la tension, celle de l’attente et du mal être. L’agitation, voulue par la scénographie de Nicolas Liautard, rend palpable cette transition vers un monde nouveau mais pas forcément meilleur. 

Enfin, ce spectacle permet la redécouverte de l’ultime pièce du maître russe.


De Anton Tchekhov
Texte français Nicolas Liautard 
Mise en scène Nicolas Liautard et Magalie Nadaud

Du 10 janvier au 2 février, Théâtre de la Tempête

Reignements sur le site du Théâtre de la Tempête (Paris 12e)

 

Avec Thierry Bosc, Sarah Brannens, Jean-Yves Broustail, Emilien Diard-Detoeuf, Jade Fortineau, Nanou Garcia, Emel Hollocou, Marc Jeancourt, Fabrice Pierre, Simon Rembado, Célia Rosich, Christophe Battarel en alternance avec Paul-Henri Harang et Nicolas Roncerel 
Scénographie Nicolas Liautard et Magalie Nadaud 
Costumes Sara Bartesaghi Gallo et Simona Grassano lumières Muriel Sachs assistée de Emeric Teste son Thomas Watteau stagiaire mise en scène Suzie Baret-Fabry construction du Décor Jipanco administration et presse Magalie Nadaud

CREDITS PHOTOS : Christophe Battarel / Emilie Aujé

L’oeil de l’équipe

Quelques mises en scènes repères de La Cerisaie...


© Agence Bernand

La Cerisaie, mise en scène de Peter Brook, avec Niels Arestrup, Joseph Blatchley, Anne Consigny, Robert Murzeau, Nathalie Nell, Natasha Parry, Michel Piccoli. Théâtre des Bouffes du Nord, Paris, 1981.

Travailler Tchekhov par Antoine Vitez : « Jouer La Cerisaie en vaudeville... »
Sous l'apparent tissu de la banalité quotidienne s'agitent de grandes figures mythiques, cachées. C'est dans son théâtre mais aussi dans l'idée qu'il a de la vie, dans la mesure où ce théâtre-microcosme est une tentative pour représenter la vie-de-tout-le-monde. Rappelonsnous que cette oeuvre est contemporaine des premières découvertes de Freud ; les grandes et les petites actions permutent sans cesse, la tragédie peut se tenir dans la cuisine ou entre des meubles ou des préoccupations ordinaires; et inversement les actions quotidiennes peuvent atteindre à la nudité de la tragédie classique. Il y a une sorte de retournement, un refus de l'ancienne « noblesse des styles ». Que les grandes figures mythologiques ne sont pas éloignées de nous mais en nous - c'est ce qu'a magnifiquement montré Freud : Oedipe, Hamlet sont à portée de notre main, nous portons en nous-mêmes et au cœur de nos actions les plus banales toute la tragédie du monde. (…) Ce théâtre montre l'importance des heures dans la vie des gens. Le théâtre de Tchekhov ne montre pas cela sur un jour, mais il représente tout de même des moments aigus et non pas vides, il montre (toujours par contraste et de manière contrapuntique) le fait que sous l'apparente vacuité ou inaction de la pièce se passent en réalité quantité de choses - tandis que le théâtre classique français ne s'embarrasse pas de ça : il dit et montre de face l'essentiel. Tchekhov en montre le contrechamp, mais ce sont encore des crises qu'il montre. Le théâtre est toujours polémique, historique, stratégique, circonstanciel. C'est pourquoi la prochaine manière de monter du Tchekhov, la seule bonne et qui naturellement se fera descendre par la critique parce que la critique est toujours en retard d'une dizaine d'années, ce sera peut-être de faire ce qu'il voulait : maintenant qu'on a tellement accumulé les signes, que moi en tout cas je sais bien le faire, l'intérêt serait de faire ce que je ne sais pas faire justement, et de relancer ainsi la discussion ou la curiosité sur ce morceau de mémoire et de culture collectives qu'est Tchekhov. Jouer La Cerisaie en vaudeville... Ne pas me laisser trop tenter non plus par le Tchekhov cruel... Je ne veux pas m'attribuer des mérites historiques qui sont invérifiables mais, ce Tchekhov cruel, j'y avais pensé avant d'avoir jamais entendu parler de Krejéa; il y en a la trace aux cours de l'école Lecoq, où je travaillais sur Tchekhov. C'est une idée ancienne que j'ai reprise encore tout récemment, à l'atelier d'Ivry voici trois mois : prendre les pièces en un acte, qui sont des vaudevilles, et les jouer en se trompant, en s'obligeant à croire qu'il s'agit des drames de Tchekhov. Et inversement. Comme un imbécile qui dans la bibliothèque se tromperait de livre ou de rayon, prendrait Les Trois Soeurs, croirait qu'il s'agit d'une des pièces comiques en un acte, et jouerait la farce. Eh bien, je vous assure que ça fonctionne. Le résultat est terrible. L'inverse aussi d'ailleurs : jouer les farces comme des drames donne un résultat effrayant. C'est très drôle, mais différemment. Et naturellement, ça accumule les signes.
Silex, n° 16 (1980).

LA CERISAIE, d'Anton Tchekhov Par Stéphane Braunschweig (1992)
Quand on propose un grand nombre de remèdes pour guérir une maladie, ça signifie que la maladie est incurable. Je réfléchis, je me triture les méninges, je vois beaucoup de remèdes, vraiment beaucoup, et ça veut dire qu'au fond, je n'en vois aucun. TCHEKHOV La Cerisaie, acte I. La dernière grande pièce de Tchekhov est aussi la seule à ne pas porter le nom d'un personnage : c'est en effet, et selon toute apparence, une singulière maladie qui en tient le rôle-titre. On en connaît les symptômes : des cerisiers qui ne produisent plus que de la blancheur à perte de vue, pas une cerise, de la beauté sans revenus et, à côté, des gens qui parlent trop fort ou qui désobéissent, des gens qui ne sont plus à leur place, et d'autres encore qui croient à la magie et perdent tout comme des enfants distraits et généreux. Un monde "sans dessus dessous ; on n'y comprend plus rien" comme dit Firs, le très vieux laquais, ce rescapé "d'avant le malheur, d'avant la liberté", cet historien paradoxal en quelque sorte, qui, refusant la liberté, a refusé l'Histoire, ce nostalgique d'ancien régime qui voit dans l'abolition du servage toute l'origine de la maladie. Mais la maladie dont parle Tchekhov, médecin et dramaturge, semble moins relever de l'Histoire que de la pédiatrie, et aussi, surtout, du théâtre. Sinon, pourquoi les prétendus remèdes préconisés par le marchand Lopakhine ou par l'éternel étudiant Trofimov (passage à une économie de marché, ou bien abolition de la propriété privée) ne viendraient-ils pas plus facilement à bout des symptômes ? Et pourquoi la fin de la pièce nous laisse-t-elle tellement l'impression que ce sont eux qui ne guériront jamais ? La Cerisaie, c'est le lieu d'une enfance, non pas perdue, non pas regrettée, mais jamais quittée. Aucune nostalgie. C'est le lieu des fables où l'on croit que l'on sera toujours épargné par la mort. C'est un théâtre d'enfants pour des enfants. C'est le rêve des acteurs qui ont voulu être des géants. La pièce de Tchekhov, dont la scène primitive n'est autre que la mort d'un enfant de sept ans, c'est comme le deuil à faire de ce rêve, c'est le vacillement inquiétant, fou et joyeux, de toutes les certitudes, c'est un chemin non pas vers la vérité, mais vers la clairvoyance, comme accoucher de la vie. Et c'est encore passer du rire de l'enfance, du rire qui ne connaît pas l'angoisse de la mort, à l'autre rire, celui d'Epikhodov riant de ses malheurs, le rire monstrueux du clown, peut-être aussi celui de Tchekhov, dramaturge-laborantin, observant ses acteurs-cobayes se débattre avec le sens de la vie sous la cloche de verre du théâtre. Et jamais autant que dans La Cerisaie, Tchekhov ne nous aura donné la sensation presque physique de son regard, de sa présence derrière chaque mot, tel un compositeur n'écrivant aucune note qui ne servirait le sens et la cohérence de l'ensemble, donc au-delà de toute vraisemblance (prévenant de la sorte toute mise en scène naturaliste qui, à la manière d'un Stanislavski faisant passer pour naturel et vraisemblable ce qui ne cherche même pas à l'être, risquerait de tout prendre au tragique), et jusqu'à donner aux acteurs comme le Théâtre National de Strasbourg La Cerisaie 29 vertige de se sentir "écrits", et le devoir de prendre, par-delà leurs personnages, la parole. C'était peut-être aussi cela le sens de ce titre sans nom propre : un renoncement à l'art du portrait, l'affirmation de l'utilité du théâtre grâce à la poésie singulière des acteurs, ces enfants qui, dans le vacillement parfois terrifiant de leurs fables, nous dévoilent en creux le réel. Parfois, quand je n'arrive pas à dormir, je me dis mon Dieu, vous nous avez donné les forêts immenses, les plaines sans limite, les horizons sans fond, et nous, qui vivons là, c'est des géants que nous devrions être. TCHEKHOV, La Cerisaie, acte II.
Texte de programme, avril 1992.

Cette pièce pourrait entrer en résonnance avec ZAï ZAï ZAÏ ZAÏ, en ce moment au Monfort Théâtre et jusqu'au 9 février 2019 (bientôt en ligne sur notre site!)

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